Littéraire pour quoi faire ? Blog littéraire et alors ? (par Junain Lavillet)

Monsieur le Recteur, je vous fais une lettre...

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les guérisseurs blessés sont les plus efficaces, ils connaissent intimement leur sujet.

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Monsieur,


Vous me pardonnerez j’espère, j’ai le gout des mots, assez peu celui-ci des convenances… L’écrit, par nature, installe une distance irréelle chez moi. En vous écrivant, j’ai un peu l’impression de m’adresser à un personnage lointain et énigmatique, presqu’un être mythique… Vu qu’il est question d’une demande ici, j’hésite… Seriez-vous le Père-Noel auquel j’écris ma lettre de fin d’année, ou Dieu à qui j’adresse ma prière ? En vérité, je préfère vous imaginer en bon génie, car figurez-vous que j’ai un souhait à formuler : je souhaiterais rejoindre votre école. C’est dit. A cet instant précis, mon audace, poussée par mon plaisir, n’a égal que mon sentiment de honte. C’est donc honteux que je dois vous avouer à quel point je serai un étudiant effroyable, car excessif et jamais on n’aura vu quelqu’un aussi content de se trouver là…


Je n’ai pas le sentiment qu’on lise en moi comme dans un livre ouvert, alors pour un meilleur éclairage de ma personne, je vais vous apporter les notes en bas de page, pour vous faciliter ma lecture. A chaque chapitre de ma vie, j’ai été écorné ; normalement, c’est au coin des pages qu’on réserve ce genre de traitement, pourtant, le résultat est le même : je me souviens…


Je me souviens que j’ai 33 ans bientôt, mais je me plais aussi à croire que ce n’est pas si vrai… Ma vie a pris un tournant radical il y a 1 an maintenant, j’ai posé la dalle d’un monde nouveau, je suis en année 1 du reste de ma vie. Les nouveaux départs, autorisent de nouveaux projets, non ?


Je me souviens aussi avoir beaucoup souffert, j’avais des problèmes, comme on dit. La créativité est en lien avec la résolution de problèmes, c’est elle qui je crois nous permet d’élaborer des solutions et la réponse, c’est souvent l’œuvre. Je suis très créatif. J’écrivais, j’ai écrit longtemps, j’écris toujours... L’écriture me servait à évacuer un mal dont je ne connaissais pas encore le nom. Je cherchais encore…


Je me souviens que dès le début de l’âge adulte, je me suis lancé dans une quête effrénée de savoirs, une vraie boulimie. Très rapidement, je me suis intéressé aux sciences humaines, c’est peu dire que je me suis éparpillé. Il y a tant à connaitre, je voulais tout savoir pour mieux me connaitre, car je souffrais de plus en plus. Le savoir est bon, le savoir rassure, il donne de l’emprise sur le monde. J’étais anxieux, timide,  trop sensible... En silence, avec toutes les précautions possibles, moi qui avait trop peur de le heurter, j’ai commencé à observer l’autre. Je suis un être humain, rien de ce que j’aurais pu apprendre sur lui n’aurait dû m’être étranger, m’étais-je dis. Et pourtant…

Je me souviens que je me croyais différent. Au début, l’unique objet de ma fascination ce fut moi et mes problèmes. Si on tombe en psycho, comme on tombe en amour, force est de constaté, que mon premier amour fut de nature narcissique… Je fus littéralement fasciné par mes propres processus mentaux. Mon cerveau était devenu mon terrain de jeux préféré, je m’y livrais à toute sorte d’expériences intimes et secrètes, ce que je préférais naturellement, c’est lorsqu’il déraillait… La psychologie (qui est devenue au fil des années mon domaine de prédilection) n’a jamais été un loisir en vérité, que j’aurais exercé en dilettante, mon petit chocolat à prendre le soir sous l’oreiller… non, ce fut toujours une affaire sérieuse. J’avais un grand intérêt à chercher à me comprendre, si je voulais tout simplement me sauver.


Triste constat, en vérité, « me sauver », c’est dire si la liste de ceux qui se sont engagés à mes côtés fut courte. Je crois avoir connu le pire de ce qu’offrent les institutions psychiatriques. J’aurais pu y passer ma vie. On m’y a broyé, mes droits y ont été bafoués. J’ai compris très tôt que tout ce que j’aurais pu dire ou faire ce serait inéluctablement retourné contre moi, que quand on est un malade, qui plus est un fou, là-bas, on n'était personne. J’ai la dent dure, pardonnez-moi, une rage dedans probablement, parfois il m’arrive encore de vouloir sortir mon revolver quand j’entends le mot « psychiatre », je crois que je suis échaudé, je crains l’eau chaude, tiède et glacé. Plus jamais, m’étais-je dit, car cela aussi je m’en souviens.


Quand l’heure de la réparation a sonné, quand la réponse est venue, le nœud existentiel qui étrangle, tranché, ce ne fut pas tout à fait l’heure de la récréation… ce ne l’est toujours pas d’ailleurs. J’arpente encore le champ de bataille de ma vie pour en mesurer les dégâts… Mais très tôt, faire de ma malheureuse expérience quelque chose de positif a été important pour moi. J’avais appris des choses dans mon parcours, même si ce fut par la voie la plus dure. Je lorgnais de l’autre côté du divan parfois, comme de l’autre côté du mur, peut-être que…


Monsieur, j’ai une expérience à partager, et certaines qualités que vous sauriez apprécier, j’en suis sûr. Mon expérience m’a changé. C’est difficile à avouer et pourtant… je suis devenu une meilleure personne, je continue à m’améliorer sans cesse, à apprendre toujours. Cette expérience, je veux la mettre au service des autres. Ce sera ma voie de salut et ma façon d’exprimer ma reconnaissance, il y a des destins qui fabriquent des pervers, d’autres doivent bien servir à fabriquer des psys, me dis-je. Je puise ma motivation dans la rage du passé, elle est inépuisable. Je serai du côté de l’humain, j’ai les idées claires sur ce que doit être un thérapeute et comment il doit exercer. Oui, j’ai des failles et tant mieux quelque part, les guérisseurs blessés sont les plus efficaces, ils connaissent intimement leur sujet.


C’est mon histoire que je vous ai raconté, je ne suis pas sûr encore de son dénouement, j’en écris l’épilogue, mais je crois qu’il était indispensable que je vous en partage un bout, si vous deviez connaitre mes motivations les plus profondes. Elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, m’a forgé une personnalité, une envie et un regard sur le monde et sur celui de la psychologie naturellement. C’est tout ce que je vous propose dans ma candidature, j’espère que vous y serez sensible et lui donnerez un tour favorable. Ce serait un privilège pour moi d’étudier au sein de votre école et de poursuivre dans cette voie que j’ai choisie et qui me passionne.

Ecrire pour crier

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Bien que l'on retrouve le rire et le cri dans écrire, je dois avouer que j'ai plus souvent user de l'un que de l'autre en couchant mes mots sur le papier.  Le cri me renvoyait à une douleur secrète, intime, une plaie profonde, toujours ouverte et l’écriture me permettait d'en racler la surface purulente, d'en supprimer la partie infectieuse qui hélas se reformait aussitôt...

Pendant des années, j'ai écrit sans vraiment savoir à quel besoin impérieux répondait cette activité hors-norme. C’était juste plus fort que moi. Il fallait que j’écrive, ça m’était important, pour ne pas dire vital. J'écrivais très tôt le matin, très tard le soir, de façon frénétique, parfois comme en transe, happé par l'énergie et les sensations grisantes que l'acte d'écrire suscitait chez moi. L’écriture me libérait, la liberté est excitante par nature, car on jouit mieux sans entraves. Les miennes étaient si profondes.

Il y avait une flopée de mots venus de nulle part qui se déversaient en torrent sur ma feuille, c’était magique. Je fus toujours inspiré, j'avais toujours quelque chose à dire, car je puisais toute mon inspiration dans une veine noire semblant inifinie qui descendait très loin en moi jusqu’à toucher un traumatisme d'enfance...

Aujourd’hui, je m’interroge:  est-ce que la créativité qui a pris chez moi la voie des mots serait une médecine du corps  pour pallier le mal ? Une réaction face à la souffrance,  c'est cliché, mais on crée souvent lorsqu'on a mal, à minima lorsqu'on a des problèmes, quels qu'ils soient... La création, l'oeuvre, c'est la réponse, le problème extériorisé, trituré, transformé, sublimé jusqu'à atteindre une forme méconnaissable, devenue totem, l'oeuvre peut accueillir la douleur et nous libérer. Dans nos œuvres habitent une partie de notre âme déchirée...

C'est contre ce mal que j'ai écrit, il fallait le juguler, l’empêcher de nuire. J'ai survécu grâce à mes mots, ceux que j'aurais aimé poser ailleurs que sur une feuille. 

Ecrire, ce fut ma façon de pleurer avant les pleurs. Ecrire, ce fut ma façon de parler avant de dire. L’écriture qui se branche à des canaux inconscients profonds savait pour mon viol...

J'ai été violé à un âge où le petit garçon que j'étais aurait dû seulement s'occuper de grandir et d'apprendre. J'ai appris une leçon funeste, toute ma vie en a été bouleversée.  Le petit garçon est resté bloqué en moi, il n'a plus jamais grandi. Ma vie a été suspendue près de 30 ans, 3 décennies de silence où je souffrais sans savoir de quoi. Durant tout ce temps, l’écriture m'a permis momentanément de lever cette charge, d'enlever cette pression intenable pour que l'espace d'un moment la pulsion de vie circule et cesse de s'étrangler...

L’écriture a été mon exutoire, ma douleur a pu trouver en elle une voie de sortie, s'écouler un peu comme un fluide nauséabond qu'on draine, une toxine qu'on évacue, mais il y en avait tant...  Dans mes romans, j'y ai distillé mon mal-être, mes angoisses, je peux relire chacun de mes livres, il y a une histoire au-delà de l'histoire,  une sorte de continuum tissé dans la douleur.

Dire qu'avant je pensais n'être qu'un ado romantique qui avait du spleen à l'âme juste pour frimer et ressembler à ses modèles... Je comprends mieux à présent pourquoi j'ai écrit des choses si noires. Il n'est pas exagéré de dire que l’écriture m'a sauvé quelque part....

Hier, l'écriture pour pousser un cri de douleur libérateur, vivre avec,
demain pour pousser un cri de révolte, raconter et dénoncer pour vivre sans.

Jamais sans l'écriture.

 

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