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Bien que l'on retrouve le rire et le cri dans écrire, je dois avouer que j'ai plus souvent user de l'un que de l'autre en couchant mes mots sur le papier.  Le cri me renvoyait à une douleur secrète, intime, une plaie profonde, toujours ouverte et l’écriture me permettait d'en racler la surface purulente, d'en supprimer la partie infectieuse qui hélas se reformait aussitôt...

Pendant des années, j'ai écrit sans vraiment savoir à quel besoin impérieux répondait cette activité hors-norme. C’était juste plus fort que moi. Il fallait que j’écrive, ça m’était important, pour ne pas dire vital. J'écrivais très tôt le matin, très tard le soir, de façon frénétique, parfois comme en transe, happé par l'énergie et les sensations grisantes que l'acte d'écrire suscitait chez moi. L’écriture me libérait, la liberté est excitante par nature, car on jouit mieux sans entraves. Les miennes étaient si profondes.

Il y avait une flopée de mots venus de nulle part qui se déversaient en torrent sur ma feuille, c’était magique. Je fus toujours inspiré, j'avais toujours quelque chose à dire, car je puisais toute mon inspiration dans une veine noire semblant inifinie qui descendait très loin en moi jusqu’à toucher un traumatisme d'enfance...

Aujourd’hui, je m’interroge:  est-ce que la créativité qui a pris chez moi la voie des mots serait une médecine du corps  pour pallier le mal ? Une réaction face à la souffrance,  c'est cliché, mais on crée souvent lorsqu'on a mal, à minima lorsqu'on a des problèmes, quels qu'ils soient... La création, l'oeuvre, c'est la réponse, le problème extériorisé, trituré, transformé, sublimé jusqu'à atteindre une forme méconnaissable, devenue totem, l'oeuvre peut accueillir la douleur et nous libérer. Dans nos œuvres habitent une partie de notre âme déchirée...

C'est contre ce mal que j'ai écrit, il fallait le juguler, l’empêcher de nuire. J'ai survécu grâce à mes mots, ceux que j'aurais aimé poser ailleurs que sur une feuille. 

Ecrire, ce fut ma façon de pleurer avant les pleurs. Ecrire, ce fut ma façon de parler avant de dire. L’écriture qui se branche à des canaux inconscients profonds savait pour mon viol...

J'ai été violé à un âge où le petit garçon que j'étais aurait dû seulement s'occuper de grandir et d'apprendre. J'ai appris une leçon funeste, toute ma vie en a été bouleversée.  Le petit garçon est resté bloqué en moi, il n'a plus jamais grandi. Ma vie a été suspendue près de 30 ans, 3 décennies de silence où je souffrais sans savoir de quoi. Durant tout ce temps, l’écriture m'a permis momentanément de lever cette charge, d'enlever cette pression intenable pour que l'espace d'un moment la pulsion de vie circule et cesse de s'étrangler...

L’écriture a été mon exutoire, ma douleur a pu trouver en elle une voie de sortie, s'écouler un peu comme un fluide nauséabond qu'on draine, une toxine qu'on évacue, mais il y en avait tant...  Dans mes romans, j'y ai distillé mon mal-être, mes angoisses, je peux relire chacun de mes livres, il y a une histoire au-delà de l'histoire,  une sorte de continuum tissé dans la douleur.

Dire qu'avant je pensais n'être qu'un ado romantique qui avait du spleen à l'âme juste pour frimer et ressembler à ses modèles... Je comprends mieux à présent pourquoi j'ai écrit des choses si noires. Il n'est pas exagéré de dire que l’écriture m'a sauvé quelque part....

Hier, l'écriture pour pousser un cri de douleur libérateur, vivre avec,
demain pour pousser un cri de révolte, raconter et dénoncer pour vivre sans.

Jamais sans l'écriture.